“Riposte graduée” ca vous rappelle qqch? Mais si, souvenez-vous: faites-vous pincer une fois à télécharger du contenu illégal et vous prendrez un petit blâme… la seconde fois ce sera un gros blâme. Après cela on passera à des coupures d’internet allant jusqu’à la liste noire… brrr. Après la proposition Olivienne dont je parlais en novembre, voila que le thème de la riposte graduée revient sur le devant de la scène avec brio grâce à une tentative d’enfumage de la part de la SCPP (Société civile des Producteurs de Phonogrammes) du plus bel effet!
Ces derniers ont commandé à l’institut de sondage IPSOS une enquête qui aurait pu être très intéressante. Seulement voila, l’enquête en elle même et surtout l’interprétation des résultats du communiqué (ne publiant que 4 chiffres et une série de commentaires prenant des raccourcis tout aussi exotiques qu’imprécis et aussi inutiles que sophistiques), exhibe une réelle tentative de désinformation de la part de la SCPP qui nuit grandement à la crédibilité de son action.
Épluchons les chiffres du communiqué en question:
SCPP: 80% des Français pensent que les créateurs doivent être rémunérés lorsque leurs chansons sont téléchargées sur Internet (cette proportion s’élève à 84% parmi les Français ayant déjà téléchargé illégalement). Le consentement du public à payer la musique téléchargée est donc fort.
Ce premier point est de loin celui qui me dérange le moins. Les français sont d’accord pour payer de la musique en téléchargement ; je n’ai pas l’impression que ce soit nouveau, en témoignent les statistiques de ventes d’iTune. En revanche la question qu’il aurait été intéressant de poser se situe au niveau des méthodes de paiement; paiement au titre ou licence globale par exemple? Le fait que cette question ne soit pas posée permet de douter de l’intérêt que la SCPP porte à ces solutions.
SCPP: 90 % des français pensent que la chute vertigineuse des ventes de disques est liée au téléchargement illégal de musique sur Internet (cette proportion atteint le chiffre record de 98% chez les moins de 25 ans). Mais, il restera toujours des irréductibles pour affirmer que le téléchargement illégal n’est pas responsable de la crise du disque.
Voila le premier point que l’on est réellement en mesure de contester si on regarde de plus près les données publiés par IPSOS. Tout d’abord “vertigineuse” est remplacé par “de moitié” qui a l’effet bien moins critiques, mais surtout, IPSOS ne publie pas un unique chiffre mais quatre:
- 36% des sondés estiment que le téléchargement illégal est “la principale cause” de cette chute,
- 54% estiment que c’est “l’une des causes mais pas la seule”,
- 6% estiment que ce “n’en est pas la cause”,
- 4% ne se prononcent pas.
Veuillez excuser mon coté tatillon, mais le raccourci effectué est dangereux (certes 90% estiment que le téléchargement est en cause, mais la formulation laisse penser que c’est l’unique cause) et la formulation de la deuxième phrase sur un ton grivois “haha on vous l’avais bien dit” met encore un grand coup dans les genoux de la crédibilité du communiqué.
Mais surtout que signifie la réponse “l’une des causes mais pas la seule” donnée par plus d’un sondé sur deux? Trop cher? Formats de distribution archaïques? Musique fast-food?… Ca ne m’étonne pas vraiment que la SCPP ne s’attarde pas sur ces points qui sont pourtant le centre du débat.
SCPP: 74% des Français (et 74% de ceux ayant déjà téléchargé illégalement) sont favorables à la principale disposition du projet de loi : avertissement par mail, puis par lettre recommandée, suivi, en cas de persistance du téléchargement illégal, de la suspension temporaire de l’abonnement. Pour une très grande majorité de Français, la mesure de suspension d’abonnement prévue, en dernier recours, dans le cadre du projet de loi, n’est pas perçue comme une mesure disproportionnée par rapport aux infractions commises, ni comme une mesure attentatoire à leurs libertés fondamentales.
Avec ce point, on atteint le clou du spectacle. Cette fois ci ce ne sont pas les chiffres qui sont discutables mais la question elle même. Que répondriez-vous si on vous posait la question “préférez vous 3 ans de prisons ou une lettre d’avertissement”? Bien évidemment, 74% des sondés ont répondu qu’ils préfèrent recevoir une lettre cela tombe sous le sens…
SCPP: 90% des Français (et 88% de ceux téléchargeant illégalement) déclarent qu’ils arrêteraient de télécharger illégalement s’ils recevaient deux messages d’avertissement. Le dispositif prévu par le projet de loi est donc susceptible d’être extrêmement efficace, sur la simple mise en œuvre des mesures de prévention que celui-ci prévoit. Les mesures de sanctions de coupure d’abonnement ne devraient donc concerner qu’une minorité d’irréductibles, qui auront été prévenus plusieurs fois du risque qu’ils encouraient en poursuivant leur téléchargement illégal.
Ce point vient parachever ce communiqué bâclé. La SCPP a t-elle besoin de se rassurer pour poser une question aussi évidente? Bien évidemment que l’avertissement est fortement dissuasif…
Au beau milieu des questions mal posées, des imprécisions et des interprétations douteuses je déplore l’absence des quelques questions intéressantes:
- Et si vous arrêtiez de télécharger, achèteriez vous pour autant plus de musique?
- Êtes-vous favorables à l’instauration d’une loi dont aucune victime ne pourra se défendre?
- Êtes-vous favorables à l’instauration d’une loi permettant de priver certaines personnes (qu’elles soient coupables ou non) d’un moyen de communication devenu essentiel? (quid du téléphone et de la TV quand ils passent par le net?)
- Êtes vous favorables à l’instauration d’un filtrage massif d’internet (car pour sanctionner il faut filtrer)?
- …
Autre question ouverte:
- Qui financerai un tel filtrage?
- Qu’adviendrait-il de la taxe sur la copie privée jusqu’à présent destinée à palier le manque à gagner des artistes (et discutablement redistribué d’ailleurs)?
- …
Et vous?
Liens et sources: l’entreprise, degroupnews, electron libre.
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