Je te croise tous les matins vers 7h20. Tous les deux on attend le bus n°57. Tous les deux on a nos petites manies et les tiennes me font tous les jours sourire. Chaque matin c’est le même cinéma et chaque matin je t’observe avec délectation.
Tous les matins je me poste à l’Est du gros pylône en béton qui soutient la charpente du terminus des 8 lignes de bus du coin. Tous les matins je viens me poser là parce que, bordure de la toiture oblige, la lumière y est plus vive – mieux pour lire – et l’air y sent moins le gasoil. Je suis un peu à l’écart de l’arrêt du bus et je serais donc un des derniers à rentrer ; mais ça ne fait rien de toute façon je n’ai pas l’intention de m’asseoir.
Chaque matin tu es posté au même endroit à quelques centimètres près. Planté à 2m du pylône tu regards tes chaussures avec insistance tout en tirant nerveusement sur ta cigarette. Tu es planté là parce que c’est précisément l’endroit où la porte avant du bus se trouvera dans quelques minutes et tu as bien l’intention d’entrer en premier.
Chaque matin je t’observe, car ce moment précis où le bus arrive est “priceless”. D’un coup d’œil vif derrière tes petites lunettes tu as vu que le bus est bondé – comme tous les matins – et qu’il va falloir laisser les gens descendre. Tu jettes négligemment ton mégot fumant sur la chaussée et commence à trépigner. Le bus s’arrête comme prévu juste devant toi et je sens bien dans ta posture que tu rechignes à te décaler pour laisser les passagers descendre. Tu te déplaces de quelques centimètres sans arrêter de bouger et ta main droite cherche déjà à attraper la poignée de la porte alors que ton menton monte et descend au rythme des passagers qui sortent. À peine le dernier passager sorti du bus, tu bondis et t’engouffres dans le véhicule sans lever les yeux vers le chauffeur. D’un pas pressé tu te précipites vers cette place que tu sembles adorer, celle qui est seule sans vis à vis ni voisin.
Tous les matins c’est le même scénario, tous les matins je souris dans mon écharpe en pensant à tout ce qui pourrait foirer dans ce petit moment choisi de ta vie assurément fort en émotions ; mais tous les matins tu finis par trouver ta place et serres ton sac à dos dans tes petits bras en regardant droit devant toi. Tous les matins je fais une petite pause dans ma lecture pour observer ce moment de grand frisson…
Et mes manies alors? Est-ce que qqun m’observe aussi quand je vais me poster derrière mon pylône? Est-ce que quelqu’un rigole quand un fumeur vient se placer à coté de moi et que je fais alors quelques pas en arrière pour me dégager de ses odeurs? Est-ce que qqun espère secrètement qu’une pluie battante de coté m’empêche de finir mon chapitre?
Et vous alors? Est-ce que vous avez aussi des petites manies de ce genre? Allez, avouez!