Posted on Jun 17, 2008

Europe fédérale

Si je devais conserver un seul de mes podcast quotidien, ce serait sans hésiter la chronique Géopolitique de Bernard Guetta tous les matins sur France-Inter. Cette courte chronique (3min) est toujours très intéressante, son format concis implique d’aller droit au but, ce qui sert parfaitement son rôle informatif et de support de réflexion.

En qualité d’enfant de l’Europe – éduqué à la sauce Européenne, expatrié sans avoir pour autant vraiment l’impression de l’être et surtout parfois plus fier d’être un citoyen Européen que Français – les chronique de mardi 10 et lundi 16 juin 2008, ayant pour sujet les Européens fâchés avec l’Europe et Alerte rouge sur l’Europe, m’ont particulièrement marquée. En voici les transcriptions des deux émissions et mes commentaires personnels.

Mardi 10 Juin : Les Européens fâchés avec l’Europe

Un sondage a donné le « non » en tête, l’autre le « oui ». Plus du quart des électeurs reste indécis. On ne sait, autrement dit, pas si les Irlandais adopteront ou rejetteront le nouveau traité européen lors du référendum d’après-demain mais il y a une certitude dans cette incertitude. Les Européens, nombre d’entre eux en tout cas, dans beaucoup de pays, sont fâchés avec l’Europe. Ils s’en méfient, la tiennent responsable de tous les maux et de leurs contraires, ne comprennent plus où les mène ce processus d’unification. Bref, ils la rejettent et les attendus de ces eurofâchés – « Je suis pour l’Europe mais une autre, plus ceci, moins cela… – ne changent rien à cette réalité.

Il y a tant de causes à cette crise que même une victoire du « oui » en Irlande ne devrait pas amener à la sous-estimer. La première est que nous sommes entrés dans un monde tellement neuf et insaisissable que la peur commande la prudence, conduisant les nations européennes à se replier sur le cadre connu de leurs Etats parce qu’elles préfèrent un tiens à deux tu l’auras. Une révolution technologique a ébranlé les vieilles industries dans lesquelles on faisait sa vie. L’émergence de nouveaux géants économiques aux coûts de production dérisoires exerce une pression sur les salaires et les acquis sociaux, partout revus à la baisse. La libre circulation des capitaux et l’unification du marché mondial par la réduction des distances créent de nouvelles concurrences que chaque région ressent et durement. Sans même parler des nouvelles crises politiques qui se multiplient, ce contexte n’est, évidemment, pas favorable à une entreprise qui est passée si vite de quelques politiques communes à la monnaie unique, des traités qui s’empilent et l’inclusion de pays largement méconnus des citoyens de l’Europe des Six ou même des Quinze. L’Union donne le tournis et la deuxième grande raison de ce rejet est que nous sommes dans un entre-deux, à un moment où de plus en plus de décisions dépendent des institutions communes mais sans qu’elles ne dépendent elles-mêmes, clairement au moins, des électeurs européens qui ont le sentiment, largement justifié, de ne pas avoir de prise sur elles.

L’Union souffre d’un déficit démocratique et, si l’on ajoute à cela la crise des grands courants politiques européens, gauche et droite, et le discrédit des élites, le désamour des Européens pour l’Europe pourrait être, encore, bien plus grand. Cette crise n’échappe pas à l’analyse. Elle s’explique, au contraire, mais elle est doublement catastrophique.

A rester en ordre dispersé, à ne pas presser le pas vers une Europe puissance qui ne pourrait être que fédérale, les Européens auront vite perdu la bataille économique et politique contre les géants, continents ou morceaux de continents, qui domineront ce siècle. A ne pas opposer au marché mondial une puissance publique à même de lui faire contrepoids, les Européens ne sauveront pas leur modèle social mais le verront balayer car les Etats nations n’ont plus les moyens de le protéger. L’Europe est une urgence mais les Européens considèrent, eux, qu’il est urgent d’attendre.

Lundi 16 Juin : Alerte rouge sur l’Europe

Bien qu’elle y fasse de plus en plus penser, l’Union n’est pas le Titanic. Elle a des acquis, des institutions, des traités sur lesquels fonctionner mais, depuis ce « non » irlandais, l’Union est à la dérive, panne de moteur, plus de boussole, et sa situation est alarmante pour trois raisons.

Si ses Etats, d’abord, avaient voulu la refonder sur un nouveau traité il y a trois ans, s’ils avaient, ensuite, inventé ce mini traité que les Irlandais viennent de rejeter, c’est que ses institutions actuelles ne répondent plus ni à sa taille d’aujourd’hui ni à la nécessité de décider ensemble dans des domaines de plus en plus nombreux. Déjà contraignante à 6, la règle de l’unanimité est devenue, à 27 et bientôt plus, la recette assurée de la paralysie, de ces interminables négociations à huis clos menant à des compromis toujours plus byzantins, incompréhensibles et tiédasses.

Non seulement ce nouveau blocage va mener à un peu plus de tout cela – de ce que les citoyens ont raison de ne plus supporter car ce n’est plus supportable – mais l’Union, deuxième problème, ne pourra se doter ni d’un président ni d’un ministre des Affaires étrangères, les deux grandes avancées prévues avec l’extension du vote à la majorité. L’Union continuera de ne pas être incarnée. Elle ne pourra pas, non plus, mettre en place le service diplomatique commun qui devait contribuer à la formulation d’une diplomatie commune et l’incertitude dans laquelle elle est retombée n’aidera enfin pas à prendre quelque décision quoi que ce soit.

La situation est si grave qu’il ne s’agit plus de colmater. Dans leur désarroi, les gouvernements nationaux imaginent de poursuivre les ratifications par voie parlementaire, d’arriver à 26 « oui » et de se retourner alors vers l’Irlande, avec quelques précisions solennelles sur tel ou tel point, quelques exceptions nationales de plus et une question : « Vous en êtes ou pas ? ». C’est une vieille recette. Elle a marché plusieurs fois mais, outre que ce « non » pourrait bien être réitéré cette fois-ci et que les plus libéraux des Européens, ceux qui ne veulent que d’un grand marché, s’activent déjà, à Londres et à Prague, pour tout bloquer, cette rustine ne résoudrait rien.

L’Europe fait désormais trop peur à trop d’Européens pour continuer à recourir à de tels expédients. Bien résumé, samedi, par Nicolas Sarkozy, son drame est qu’elle inquiète au lieu de rassurer et que ses citoyens en attendent des solutions concrètes qu’elle ne leur fournit pas.

On va s’y mettre, a donc, dit, le président français, mais il ne suffit malheureusement pas de le dire pour le pouvoir. Les gouvernements sont trop divisés et bloqués par l’unanimité pour passer à cette vitesse supérieure. On n’y parviendra que le jour où les citoyens prendront le pouvoir dans l’Union, où il y aura des forces politiques paneuropéennes en présence, des programmes européens en débat et des majorités élues à Strasbourg pour les appliquer en prenant le pouvoir à la Commission, forts du mandat populaire qu’ils détiendront. C’est aux partis d’agir pour donner à l’Union la démocratie dont l’absence la mine.

Ce que j’en pense, “my 2 cents”

Soyons francs, j’adhère à ces idées de la première à la dernière ligne! Dans l’état, l’Union Européenne est trop vaporeuse pour rivaliser avec les puissances montantes du 21ème siècle. L’Europe doit se constituer en fédération d’Etats parlant d’une seule voix, disposant d’un représentant et ainsi rassembler cette masse d’états pour le moment si divisés en un unique élément fort.

Cette constitution d’une Europe Fédérale est douloureuse et se heurte une nouvelle fois au mur du référendum. Comme le dit Bernard Guetta, “L’Europe fait désormais trop peur à trop d’Européens pour continuer à recourir à de tels expédients. Bien résumé, samedi, par Nicolas Sarkozy, son drame est qu’elle inquiète au lieu de rassurer et que ses citoyens en attendent des solutions concrètes qu’elle ne leur fournit pas”. Les référendums sont donc le summum du serpent qui se mord la queue, on demande aux Européens de voter pour faire évoluer un système qu’ils ne comprennent déjà pas dans l’état, il ne faut donc pas s’attendre à trouver un résultat positif à la sortie… c’est peut-être justement ce qui était souhaité, qui sait?

L’Europe a une longue histoire de guerres, de crises et de crasses en tout genres, c’est évident que la force des identités nationales rend un processus d’unification difficile. L’Europe actuelle est un patchwork de pays indépendants, chacun fier de ses valeur et rechignant – à raison – de faire fi de son identité nationale. Mais la transformation vers une Europe Fédérale passe t-elle vraiment par un reniement de ces valeurs? Je suis sur que non et c’est pourtant sur cette fibre que les supporters du “pas d’Europe Fédérale” jouent en permanence.

Pour moi, unifier l’Europe signifie avant tout “parler d’une seule et même voix”. Certes, cela implique de laisser de coté certaines valeurs ; par exemple pour la France, cette habitude à donner des leçons au monde entier. Mais comment ne pas comprendre que les désagréments d’une Europe Fédérale (perte d’une identité nationale forte) ne pèsent rien face à ses avantages?

Comment ne pas voir la chance que nous avons d’avoir établi une monnaie unique en ces temps de troubles économiques? Comment ne pas voir les bienfaits de l’élargissement de l’Europe sur les “Pays de l’Est” eux même et donc sur le reste des pays Européens? Comment ne pas comprendre que si les pays formant le cœur historique de l’Europe ne se sont pas mis sur la gueule depuis plus de cinquante ans c’est presque uniquement grâce à cette union (et en intégrant les pays de l’Est dans l’Europe, on étend cette stabilité à ces nouveaux pays au passé récent pourtant si troublé)? Que serait-il advenu de nos industries nationales (en particulier face aux produits asiatiques) si nous n’avions pas facilité au maximum les échanges inter-Européens?…

L’Europe est notre bénédiction. L’heure est proche où chaque pays pris à part ne pèsera plus rien dans la balance mondiale. Il est plus que grand temps de transformer cette Union Européenne en une Europe Fédérale!

Plutôt que de construire une institution propre nous avons crée une sorte de monstre tiraillé de toutes parts et qui finalement est presque incapable de bouger. Je me plaît parfois à imaginer de manière purement égoïste la constitution d’une Europe Fédérale avec les pays qui la veulent. Mais dans ce souhait j’oublie que la France elle même a dit non à la constitution Européenne, première brique d’une Europe Fédérale.

Comment mettre d’accord tous ces pays qui usent et abusent de leur droit de veto en achetant leurs votes à grand coups de concessions? Comment constituer une Europe quand certains pays ne franchissent même pas le seul de la monnaie unique? Comment avancer quand moins d’1% des citoyens peuvent bloquer tout le système?

Que puis-je faire en tant que jeunes citoyen Européen pour faire évoluer les choses ? C’est la question que je me pose de plus en plus souvent et à laquelle j’aimerai trouver une réponse…

3 Comments

  • Ghusse says:

    Marrant ça, Bernard Guetta, ça me rappelle quelque chose … :-)

    Bref, je suis entièrement d’accord…. Mais c’est utopiste. Aucun pays, à commencer par le Royaume Uni et la France ne renoncera à sa souveraineté, à son indépendance et à ses intérêts propres au nom d’une Union Européenne.

    Parler d’une seule voix ? Tout le monde y pense, sauf que face aux réalités concrètes (comme par exemple créer un ministre européen des affaires étrangères) tout se dégonfle aussi vite.

    Ça me parait assez impossible qu’un des états précités décident de s’en remettre à l’Europe pour la politique extérieure, la défense etc… C’est encore plus inenvisageable que tous le décident en même temps.

  • Edouard says:

    d’accord avec Ghusse, c’est utopique.

    Chacun des 27 pays à son histoire, son mode de pensée etc. Tous n’ont pas les mêmes objectifs.

    Par exemple, prenons un exemple que je connais un peu : l’énergie. certains sont absolument contre le nucléaire, d’autres sont absolument pour, d’autres encore étaient contre mais s’y remettent… Une Europe fédérale nous permettrait elle de continuer à choisir nos modes de création d’énergie ?

    c’est très compliqué Tim, et je doute que nous, en tant que simple jeunes Européens ne trouvions la réponse. mais bon, ensemble tout est possible !

    ( ca me rapelle qq chose, oui mais quoi exactement ? ^^ )

  • Tim says:

    S’il y a bien un point sur lequel on est d’accord c’est que c’est fichtrement complexe.

    Comme je le disais dans mon article et comme Ghusse le souligne, construire une Europe Fédérale passe avant tout par une fusion de nos politiques extérieures de sorte de former une seule entité face au reste du monde. A ce titre, les Européens ne sont pas les seuls à jouer contre le courant ; si je ne m’abuse, les Américains s’opposent fermement à une Europe de la Défense, ce que N.Sarkozy aurait négocié contre un retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN…

    L’exemple de l’énergie dont tu parles Edouard peut très bien rester du ressors du pays tant qu’il reste dans les normes et régulations de l’UE comme c’est le cas actuellement.

    En fait ce qui me fait peur c’est la chose suivante: je ne vois pas comment les pays de l’UE pourront continuer à vivre à plus ou moins longue échéance sans passer par une véritable fusion qui va au delà des simples intérêts économiques.
    Dès lors, il y a deux possibilités: une fusion préventive, planifiée qui va au devant des problèmes ou alors une fusion à la va vite, née de la nécessité urgente de sauver nos fesses au moment où nous avons déjà le séant bien engoncé dans les problèmes.

    Pour le moment, nous sommes à la phase préventive, certains disent “attention, si on continue comme ça, ça risque de faire un peu mal” mais d’autres disent “mouais nous on préfère attend de voir”. Personnellement j’ai pas particulièrement envie de voir juste pour le fun…

    “En tant que simple jeunes Européens”, le mot “simple” est de trop! Si nous ne le faisons pas, qui va le faire? Certes notre poids politique est du genre microscopique, mais il y a bien d’autres façons de faire avancer les choses.

    Prenez par exemple Cafébabel, un journal Européen dont chaque article est simultanément publié en (au moins) 3 ou 4 langues. Si on passons sur les défauts du concept participatif (articles de qualité très variable) ou du site web lui même (beau fouillis), le concept de partage d’information multilingue autour du thème de l’Europe est à mon avis très bon.

    Bref, que faire pour promouvoir une vision Européenne (par opposition à une vision nationaliste) de l’Europe?